L'intérêt de l'allaitement pour les maladies à prévention vaccinale ?
Publié le 17 Août 2015
En France, on recommande les vaccinations suivantes à tous les bébés avant l'âge de 2 ans (sauf contre-indication): diphtérie, tétanos, polio, coqueluche, Hib, hépatite B, pneumocoque, méningocoque C, rougeole, oreillons et rubéole. Nous allons donc vérifier pour chacune de ces maladies la façon dont la mère transmet ou non une immunité passive à son enfant, que ce soit par voie placentaire ou via l'allaitement. Nous allons également aborder le cas des infections à rotavirus, dont la vaccination est recommandée en Belgique, mais pas encore en France. Le lecteur pressé peut directement passer au résumé et aux conclusions.
Les maladies toxiniques
Les symptômes du tétanos et de la diphtérie sont liés aux toxines secrétées par les bactéries en cause. La coqueluche est aussi en partie une maladie toxinique. La létalité associée au tétanos et la diphtérie est élevée à tout âge (environ 30 % et 10 %). La coqueluche est particulièrement dangereuse chez les moins de 6 mois (létalité de 5/1000 avant 6 mois et de 15/1000 avant 3 mois).
Tétanos
La grande majorité des cas de tétanos surviennent dans les pays en développement, chez les nouveau-nés ou les mères, à la suite d’accouchements et de soins postnataux ayant eu lieu dans de mauvaises conditions d’hygiène. On peut aussi rencontrer des cas de tétanos à tout âge, même dans les pays développés (par exemple, le cas de cet enfant français de 8 ans). La protection contre le tétanos repose uniquement sur les anticorps (antitoxines tétaniques de type IgG, présentes dans la circulation générale) et ne peut être obtenue que par une vaccination avec l'anatoxine ou par injection de sérum antitétanique, car il n'y a pas d'immunité suite à la maladie elle-même.
Une mère préalablement vaccinée a produit des antitoxines et les transmet par voie placentaire à son fœtus. A la naissance, la concentration en anticorps chez le nourrisson est généralement du même ordre que la concentration chez la mère. La concentration chez le nourrisson décroît ensuite relativement rapidement, puisque la demi-vie est d'environ 1 mois (c'est-à-dire qu'après un mois, environ la moitié des anticorps ont disparu. Après un second mois, la moitié des anticorps restant ont à leur tour disparu, etc...). La vaccination prend ensuite le relais de l'immunité passive et ne peut donc pas être éludée.
De plus, l'allaitement ne peut pas servir de prétexte à retarder la vaccination antitétanique. La présence d'IgG dans le lait maternel ne peut être qu'anecdotique (les anticorps présents dans le lait maternel sont essentiellement des IgA et les IgG éventuellement présents dans le lait ne peuvent pas passer de l'intestin à la circulation générale de bébé). D'ailleurs, cela est confirmé par le fait que l'allaitement n'interfère pas avec la vaccination de l'enfant contre le tétanos (si l'allaitement fournissait des IgG en quantité utile à l'enfant, il ne répondrait pas de la façon attendue à la vaccination). Notons que l'allaitement n'est pas une contre-indication à la vaccination de la maman.
Diphtérie
La diphtérie est une maladie due à une toxine produite par une bactérie. L'immunité (après maladie ou vaccination, le second cas étant bien plus probable dans un pays tel que la France) se traduit par la présence d'antitoxines (anticorps de type IgG). Des antitoxines sont d'ailleurs données en sérum dans le cadre du traitement d'un malade. Des rappels de vaccination réguliers sont nécessaires pour maintenir l'immunité. Par exemple, aux alentours des années 90, environ 70% des femmes américaines en âge d'enfanter avaient un taux suffisant d'anticorps pour assurer leur propre protection, et donc celle de leurs futurs enfants par immunité passive.
Comme dans le cas du tétanos, le transfert placentaire des anticorps protège le futur bébé de façon temporaire, avant que sa propre vaccination prenne le relais. Il a été montré que l'ingestion du colostrum d'une maman immunisée ne permet pas d'augmenter la concentration en anticorps de l'enfant. Ce qui n'est pas surprenant puisque l'immunité est assurée par des IgG. Ainsi, l'allaitement n'apporte pas de protection spécifique additionnelle par rapport au transfert placentaire, et il n'interfère pas non plus avec la vaccination de l'enfant.
Coqueluche
Actuellement, la pathogènèse de la maladie et la réponse immunitaire qui lui est associée n'est pas encore très bien comprise. La situation est tout à fait différente de celle du tétanos et de la diphtérie où une toxine unique prédomine. En effet, dans le cas de la coqueluche, plusieurs antigènes (facteurs de virulence) sont impliqués dans la maladie et des anticorps (IgG et IgA) dirigés contre différents antigènes peuvent être détectés après l'infection. Que ce soit après la maladie ou après la vaccination, l'immunité contre la coqueluche n'est pas durable. L'immunité humorale (c'est-à-dire l'immunité liée à la production d'anticorps) disparaît assez vite (quelques semaines à quelques mois), tandis que l’immunité cellulaire, qui persiste plus longtemps En général, les gens ont donc peu ou pas d'anticorps contre la coqueluche.
Les femmes peuvent transmettre quelques anticorps à leur enfant par voie placentaire et via l'allaitement, mais pas en quantités utiles. Cela ne protège donc pas les enfants pour leurs premiers mois de vie. En effet, les enfants de moins de 6 mois ont de tout temps et en tout lieux compté pour une proportion élevée des cas de coqueluche, alors qu'ils ne sont que peu concernés par la rougeole (maladie avec une contagiosité et un mode de transmission comparable, mais avec un transfert placentaire d'anticorps démontré efficace). En fait, les nourrissons ont toujours porté, et portent encore aujourd’hui, le fardeau de la coqueluche. Ce manque de protection mère-enfant se comprend justement par la décroissance rapide de l'immunité humorale. La solution envisagée actuellement dans plusieurs pays (USA, Australie, Belgique, …) est de vacciner les femmes durant le troisième trimestre de la grossesse, pour assurer un transfert élévé d'anticorps IgG vers le fœtus et protéger l'enfant avant qu'il puisse être vacciné. Une femme vaccinée en fin de grossesse peut aussi transmettre des IgA à son enfant via l'allaitement, mais le recul n'est pas encore suffisant pour savoir si cela apporte une protection supplémentaire à l'enfant.
Les infections dites invasives
Les infections par Hib, pneumocoques ou méningocoques commencent par une infection du nasopharynx et restent le plus souvent a-symptomatiques. Une partie importante de la population est constituée de porteurs sains, susceptibles de contaminer d'autres personnes. Dans une minorité de cas, ces infections peuvent devenir invasives. Elles s'étendent à la circulation générale (bactériémie) pour causer, par exemple, des méningites. Les séquelles de ces infections invasives peuvent être lourdes (atteintes neurologiques, amputations). La létalité associée est non négligeable.
Hib
L'haemophilus influenzae est une bactérie (à ne pas confondre avec le virus de la grippe, nommé aussi influenza) qui peut se présenter sous une forme non capsulée ou une forme capsulée (le type b correspond à une des formes de cette capsule). L'infection commence par la colonisation du nasopharynx. Les souches non capsulées restent relativement localisées et sont responsables par exemples d'otites, tandis que les souches capsulées de type b peuvent atteindre la circulation générale (et de là le cerveau, les poumons, ...) et sont la cause majeure des infections à Hib dites invasives. Le vaccin a été introduit en France en 1992. Les anticorps (IgG) produits suite à la vaccination sont dirigés contre un des composants de la capsule. Le vaccin n'a donc pas d'impact sur les otites à Hib, mais permet de réduire fortement l'incidence des méningites à Hib, la forme invasive la plus courante, chez les enfants de moins de 5 ans. Avant 1992, on comptait environ 400 méningites à Hib par an chez les moins de 5 ans, contre environ 10 en 2008. Ces méningites ont pour conséquence la surdité (10-15% des cas) ou le décès (3%).
L'incidence des infections à Hib est relativement faible pendant les deux premiers mois de vie, donc avant la vaccination de l'enfant, en raison des anticorps IgG transmis par voie placentaire durant la grossesse si la maman dispose d'assez d'anticorps (environ 50% des femmes avaient des taux d'anticorps protecteurs dans cette étude britannique). Un effet positif de l'allaitement a été mis en évidence dans plusieurs études. Il s'oppose à la colonisation des muqueuses du , mais sans qu'on puisse expliquer le mécanisme exact à l'oeuvre. Certaines sources mentionnent le rôle d'anticorps spécifiques IgA, tandis que d'autres mettent l'accent sur le rôle non spécifique d'autres composants du lait. Quoi qu'il en soit, cet effet n'est pas de la même importance que celui de la vaccination qui est De plus, la vaccination permet de réduire la présence de la bactérie dans la population, ce qui est intéressant au vu de la résistance aux antibiotiques développée par la bactérie L'allaitement ne peut donc pas servir de prétexte à éluder la vaccination. Par ailleurs, il a aussi été observé que l'allaitement renforce l'efficacité de la réponse à la vaccination, par un mécanisme qui n'est pas encore élucidé non plus. C'est donc une parfaite illustration du faux dilemme appliqué par les antivaccinalistes, puisque la solution "idéale" ne consiste pas à choisir l'allaitement à la place de la vaccination, mais en complément de celle-ci, à la condition que
Pneumocoque
Le pneumocoque (ou streptococcus pneumoniae) est une bactérie qui présente des similitudes avec le Hib. Il colonise le nasopharynx et se diffuse éventuellement vers d'autres sites. Il cause des otites, des sinusites et des infections invasives comme des pneumonies et des méningites. Il est la première cause de méningite bactérienne chez les moins de 1 an dans les pays industrialisés. Il en existe plus de 90 souches capsulées. La capsule est responsable de la virulence de certaines souches et des séquelles neurologiques et décès associés aux infections : 30% de séquelles et 10% de décès après une méningite à pneumocoque, par exemple.
Le premier vaccin, introduit en France en 2002, visait 7 souches de la bactérie. Deux effets antagonistes ont influencé l'intérêt de ce vaccin en terme de prévention des infections invasives. Le premier effet, positif, est la réduction d'environ 80% de l'incidence des infections liées au souches vaccinales chez les moins de deux ans. Le second effet, négatif, est une augmentation d'environ 40% des infections liées aux autres souches, qui ont profité de la place laissée par les souches vaccinales en régression. Au final, le bilan est positif, avec une réduction de 33% des infections invasives chez les enfants de moins de 2 ans et une augmentation modérée dans les autres tranches d'âge. En 2009, le vaccin heptavalent a été remplacé par un vaccin à 13 souches, pour prendre en compte l'effet négatif observé. Au niveau international, la vaccination a permis de réduire la circulation des souches résistantes aux antibiotiques.
La protection contre les infections invasives passe essentiellement par des anticorps de type IgG dirigés contre la capsule de la bactérie (à chaque souche son anticorps spécifique). Et qui dit IgG dit transfert via la placenta, si la maman dispose d'anticorps en suffisance après une infection (symptomatique ou non). L'absence d'allaitement est un facteur de risque pour les infections invasives à pneumocoque. le mécanisme en jeu n'est pas déterminé avec certitude (anticorps IgA ou autres mécanismes?). Et encore une fois, éviter un facteur de risque ne dispense pas de la vaccination. C'est pourquoi on recommande cette vaccination pour tous les nourrissons, allaités ou non.
Méningocoque C
La capsule qui entouredétermine son sérogroupe. Par exemple, les souches B et C comptent pour environ 70% et 20% des souches en circulation en France. La souche B est responsable de 40 décès par an en France, en moyenne sur la période 2003-2009. La souche C est un peu plus dangereuse que la souche B, et a conduit à 25 décès par an, soit un peu plus de la moitié du nombre de décès associé à la souche B, en dépit de son incidence trois fois moins importante.
Les maladies virales
Les 6 maladies traitées jusque là étaient dues à des bactéries. Les 6 restantes sont liées à des virus: Polio, Hépatite B, Rougeole, Oreillons, Rubéole et Rotavirus. Et ce point commun ne présage en rien d'une similarité au niveau de l'immunité maternelle passive ! Comme pour les bactéries, la diversité des situations sera au rendez-vous.
Poliomyélite
Dans le cas d'une infection naturelle, le virus de la polio pénètre par la bouche et envahit d'abord les muqueuses du pharynx et des intestins. Par la suite, il rejoint la circulation générale. Les IgM disparaissent rapidement après guérison, tandis que les IgG persistent et sont le signe de l'immunité à long terme.
. Même , l'immunité passive cède la place à la vaccination de l'enfant, pour assurer sa protection.
Rougeole - Oreillons - Rubéole
es trois maladies sont souvent associées. Les virus se transmettent par voie aérienne, infectent les voies respiratoires supérieures, avant de se propager par voie sanguine à l'ensemble de l'organisme. Avant l'introduction de la vaccination trivalente ROR (vaccin vivant atténué administré en sous-cutané), un majorité d'enfants étaient infectés par ces trois virus à un moment ou un autre, et donc immunisés "naturellement". Environ 10% des jeunes femmes arrivaient néanmoins à l'âge adulte sans avoir été infectée par la rubéole, ce qui pose le risque d'une infection au cours de la grossesse et d'une rubéole congénitale de l'enfant.
Les personnes immunisées (par vaccination ou par infection naturelle) ont des anticorps de type IgG qui persistent très longtemps (voire toute la vie). La vaccination se fait en deux doses, dont la première est donnée à 12 mois. Ce choix de vaccination relativement tardive est en partie lié au passage placentaire de ces IgG au cours de la grossesse, qui persistent chez l'enfant en moyenne quelques mois après la naissance (moins longtemps si la maman est immunisée par vaccination que si elle a été immunisée suite à l'infection naturelle). Une vaccination trop précoce ne permettra donc pas de stimuler le système immunitaire de l'enfant. L'autre raison pour vacciner à 12 mois est qu'il faut un certain âge pour que le système immunitaire de l'enfant puisse produire une réponse humorale à un vaccin vivant atténué. Avec la première dose à 12 mois, 5% des nourrissons ne répondent d'ailleurs pas à la vaccination contre la rougeole, car les anticorps maternels résiduels sont encore en assez grand nombre pour tuer le virus vaccinal. La seconde dose permet de résoudre ce souci et d'obtenir une efficacité de plus de 99% pour la rougeole. Dans certaines circonstances, la première dose peut être avancée à 9 mois en cas d'épidémie, comme c'était le cas en France pour les enfants accueillis en crèche il y a quelque années. Pour les trois maladies, entre le moment où le taux d'anticorps maternel n'est plus suffisemment élévé pour assurer la protection face au vrai virus et le moment où le taux est suffisamment bas pour permettre une vaccination efficace, il existe une période de susceptibilité pendant laquelle l'enfant n'est pas protégé. Or, une rougeole contractée pendant la première année de vie peut s'avérer particulièrement dangereuse à long terme (PESS). L'immunité de groupe obtenue par la vaccination du plus grand nombre permet de compenser cette période délicate et il est dangereux de retarder la première dose.
En moyenne, l’ensemble des enfants perdent leur protection maternelle contre la rougeole à 2,61 mois. Chez les enfants de mères ayant eu la rougeole, ce chiffre est en moyenne de 3,78 mois et chez ceux de mères vaccinées de 0,97 mois. Nonante-cinq pourcents de tous les enfants n’ont plus de protection à l’âge de 6 mois. Source: http://www.vaxinfopro.be/spip.php?article106&lang=fr
Rotavirus
Comme expliqué dans un précédent billet, Il s'agit de virus très contagieux qui se transmettent par la voie oro-fécale. Presque tous les enfants sont infectés à un moment ou un autre, mais souvent, l'infection est a-symptomatique ou peu symptomatique. Chez l'enfant de moins de 5 ans, les gastro-entérites aiguës (GEA) sont dans 30% à 40% des cas dues à un rotavirus. En France, les GEA à rotavirus entrainent environ 18 000 hospitalisations et 13-14 décès par an. Les vaccins sur le marché Ils visent les différentes souches du virus et réduisent très fortement (entre 85% et 100%) le risque de GEA sévère à rotavirus et d'hospitalisation chez les enfants de moins de 1 an, dans des pays comme la Belgique ou les USA.
La réponse immunitaire comprend des IgG sériques et des IgA intestinaux (sécrétoires). Les enfants de moins de 3 mois ont moins de GEA sévères à rotavirus que les enfants de 3 mois à 2 ans, en partie grâce au passage d'anticorps IgG par voie placentaire et d'autre part, grâce au passage d'anticorps IgA via le lait maternel. Ces IgA restent présents au niveau du système digestif de l'enfant et peuvent perturber la réponse au vaccin oral.
Dans
Maladie |
Utilité du transfert placentaire d'anticorps ? |
Utilité de l'allaitement ? |
|
Tétanos, Diphtérie |
OUI
|
NON |
|
Polio |
OUI
|
BOF Effet très limité dans le temps par rapport au transfert placentaire, donc sans grand intérêt additionnel. |
|
Coqueluche |
OUI A condition que la maman soit vaccinée pendant le dernier trimestre de la grossesse.
|
Peut-être Difficile d'établir actuellement s'il existe un intérêt additionnel par rapport au passage placentaire. |
|
Hib Pneumococoque Méningocoque C |
OUI
|
OUI On ne sait pas exactement quelle est la part due à l'immunité spécifique de la maman et la part due à des composants non spécfiques du lait maternel. Effet moins important que celui de la vaccination. L'allaitement peut renforcer la réponse à la vaccination. |
|
Hépatite B |
OUI (Si mère immunisée, rapidement degressif) |
NON |
|
Rougeole Oreillons Rubéole |
OUI
|
BOF Effet très limité dans le temps par rapport au transfert placentaire, donc sans grand intérêt additionnel. |
|
Rotavirus |
OUI
|
OUI Rapidement degressif, protège l'enfant avant de pouvoir être vacciné. |
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