Publié le 26 Février 2016

Envoyé spécial a diffusé ce 11 février 2015 le reportage "Vaccins pour enfants : les labos font-ils de la vente forcée ?",  que vous pouvez (re)voir ici.

Envoyé spécial parle des vaccins : les multiples erreurs du reportage

Analysons ce reportage de Sophie Bonnet où se mêlent discours anxiogène et erreurs factuelles.


Extrait : Pendant près de 50 ans, les enfants étaient vaccinés avec le DTPolio. Il coûtait 24 euros et contenait les 3 vaccins obligatoires. Mais en 2008, il disparaît du marché. Les laboratoires proposent alors un nouveau vaccin contre 4 maladies cette fois en incluant la coqueluche. Le prix passe à 45 euros.

En 2014, nouveau changement, le vaccin proposé contient désormais 5 maladies et inclut certaines méningites. Nouvelle augmentation du prix.

En 2015, le vaccin contient en plus l'hépatite B et coûte désormais 120 euros. En 7 ans le prix du seul vaccin pédiatrique disponible a donc été multiplié par 5. On y trouve les 3 vaccins obligatoires mais aussi 3 autres qui eux ne le sont pas.

C'est un peu comme si dans nos supermarchés nous n'avions pas le choix d'acheter nos produits à l'unité et que nous devions forcément les acheter par pack de 6. (Avec une image d'un pack de 6 bouteilles d'eau)

 

Plusieurs erreurs sont à noter :

 

  • L'historique des mises sur le marché présenté par le reportage est faux. Dans le contexte actuel, prétendre que le vaccin à 6 valences est une nouveauté de 2015 n'est pas digne d'une journaliste. Un reportage, ça se prépare, nom d'un petit bonhomme ! Si la journaliste s'était renseignée (et utiliser un moteur de recherche aurait suffit), elle aurait su que la formule tétravalente est recommandée depuis 1968 (et non 2008), la pentavalente depuis 1995 (et non 2014) et la formule hexavalente depuis 2006 (et non 2015). Elle aurait également su qu'avant la pénurie, environ 80% des parents optaient pour le vaccin hexavalent (contre un peu moins de 20% pour le pentavalent), suivant ainsi les recommandations sanitaires.

Envoyé spécial parle des vaccins : les multiples erreurs du reportage
Envoyé spécial parle des vaccins : les multiples erreurs du reportage

 

  • La vaccination hexavalente est comparée à un pack de 6 bouteilles d'eau identiques. Etrange. La vaccination hexavalente permet de protéger contre 6 maladies. Ce n'est pas 6 fois le même contenu. Après un raisonnement si simpliste, on est en droit non seulement de déplorer le manque de préparation, mais aussi de s'interroger sur le but poursuivi par la journaliste.

 

  • La confusion entre vaccination obligatoire et recommandée apparaît une nouvelle fois dans ce reportage. L'obligation vaccinale n'est à comprendre que dans un contexte historique. Les lois sur l'obligation vaccinale qui sont encore appliquées aujourd'hui datent de 1938, 1940 et 1964, à une époque où il paraissait encore judicieux pour les autorités françaises d'imposer la vaccination. Depuis lors, la recherche scientifique a progressé et il est possible de protéger les enfants contre plus de maladies. Les autorités ont misé sur la pédagogie pour les vaccinations suivantes, plutôt que sur la contrainte. Le travers de cette méthode est que certains parents ne comprennent pas que les vaccinations recommandées sont aussi importantes voire plus que les seules vaccinations obligatoires. Envoyé Spécial n'a pas compris non plus !

    Cette confusion n'est d'ailleurs qu'un problème français. Dans aucun autre pays, on ne réclame le retour d'un DTP. Bien d'autres pays utilisent encore plus majoritairement la formule hexavalente que la France, sans réclamer le retour d'un produit qui n'offrirait aux enfants qu'une protection partielle, qui correspondrait à un retour en arrière pour leur santé.

 

  • Présenter la formule hexavalente comme la seule possibilité est également erroné. Il y a toujours possibilité de vacciner séparemment DT et P. Avant la pénurie actuelle, et donc même après 2008, il y avait possibilité de vacciner avec une formule tétra, penta ou hexavalente (Plus de détails dans ce billet).
    Le secteur pharmaceutique est occasionnellement affecté par des rutpures de stock. Les vaccins ne font pas exception. La rupture en vaccinations tétra et pentavalente est due à l'augmentation de la demande mondiale en vaccination contre la coqueluche (Plusieurs pays ayant actualisé leurs recommandations et notamment la vaccination pendant la grossesse). Le flux tendu et la production des antigènes qui nécessite beaucoup de temps contribuent également à cette pénurie transitoire.

 

Extrait : Il faut désormais acheter les 6 vaccins, un surcoût pour la collectivité et le problème n'est pas seulement uniquement financier. Parmi ces vaccins, certains suscitent la polémique. Comme par exemple celui contre l'hépatite.

 

  • Le reportage présente la vaccination comme coûteuse. Rien n'est gratuit bien sûr, mais c'est un investissement qui se traduit par des bénéfices en termes de santé, de qualité de vie, mais aussi financiers. Une vaccination n'est ajoutée au calendrier qu'après évaluation de sa balance bénéfice-risque, mais également de ses balances coût-efficacité (analyse qui n'inclut que les coûts strictement médicaux) et bénéfice-coût (coûts médicaux et coûts sociaux), Cette évaluation n'est pas forcément aisée à réaliser, mais on ne peut pas prétendre que les instances sanitaires ne se posent pas la question du coût des vaccins ajoutés au calendrier.
    En d'autres termes, il vaut mieux vacciner les enfants contre l'hépatite B que d'attendre d'avoir à soigner cirrhoses et cancers chez les adultes. La vaccination est rentable pour les laboratoires (comme cela est bien rappelé dans le reportage), mais également intéressante pour la collectivité en terme, par exemple, de coûts de soins et d'hospitalisations évités. Etait-ce si compliqué de le mentionner ? Il est pourtant tout à fait possible de critiquer la stratégie des dirigeants de laboratoire sans pour autant verser dans l'antivaccinalisme primaire. Par exemple, l'émission belge Question à la Une, sans atteindre non plus la perfection, avait un peu mieux relevé le défi il y a quelques années. Pour (re)voir ce reportage intitulé "Vaccins: protection ou poison ?", qui contient la même séquence sur la stratégie de GSK que le reportage d'Envoyé spécial, c'est ici. La comparaison entre les deux approches journalistiques est intéressante.

 

La suite nous montre des mamans persuadées que les symptômes de leur enfant sont dus aux vaccinations. La journaliste ne prend pas la peine de nuancer, en rappelant que ce n'est pas parce qu'un évènement se produit après un autre que cela signifie qu'il y a lien de cause à effet (sophisme post hoc ergo propter hoc). A peine une petite phrase pour dire que "selon les autorités sanitaires, les vaccins multiples ne présentent pas plus de risques que les autres", avant de laisser entendre que l'Etat serait en tort. Entendons-nous bien, il existe des cas d'accidents vaccinaux documentés. Mais la balance bénéfices-risques penche en faveur de la vaccination. Or, jamais il n'est expliqué dans ce reportage les raisons pour lesquelles ces vaccins sont recommandés. Aucun témoignage de parents ayant perdu leur enfant des suites de maladies évitables par vaccination (comme celui-ci par exemple). Pourtant :

- La coqueluche est une maladie pouvant entrainer de graves complications. Chaque année en France, plusieurs bébés décèdent de cette maladie (nous avons parlé de la coqueluche à plusieurs reprises sur ce blog, ici par exemple).

- L'haemophilus influenzae est une cause importante d'infections invasives et de méningites, en particulier chez les enfants. Depuis l'introduction de cette vaccination en 1992, l'incidence des infections à haemophilus influenzae de type b a été divisée par deux et l'incidence des méningites associées a été divisée par 10.

- L'hépatite B est une cause de cancer du foie et il est important de protéger les enfants contre ce virus et ce pour plusieurs raisons que nous avons abordées ici.

 

Le reportage conclut en mentionnant la pétition d'Henri Joyeux, présentée comme une simple demande pour plus de choix en termes de vaccins (on ne saurait être plus angélique face à un discours anti-vaccinations aussi fallacieux) et le grand débat à venir proposé par la ministre de la santé (débat sur lequel nous reviendrons dans un prochain billet).

 

Ce reportage d'Envoyé Spécial, truffé d'erreurs et d'arguments fallacieux, est de nature à effrayer à tort les parents. Le fait que le service public serve ainsi la soupe à la propagande antivaccinale, dans un contexte déjà tendu, pose un réel problème. La journaliste s'est-elle posée la question des conséquences possibles de ses propos à charge, sans nuance ?