La rougeole, c'était mieux avant ?

Publié le 6 Mars 2018

Les « défenseurs de la liberté vaccinale » idéalisent les maladies infantiles et l'ancien temps… celui d'avant les vaccins.

La rougeole, c'était mieux avant ?

Par exemple, selon une association « pour la liberté vaccinale » française, avant l'introduction du vaccin contre la coqueluche, les enfants de moins de 1 an ne contractaient soi-disant pas la maladie, car ils auraient été protégés par l'immunité maternelle. Pourtant, en ce qui concerne la coqueluche, l’immunité maternelle est quasi inexistante (sauf si vaccination durant la dernier trimestre de la grossesse). Le fardeau de la coqueluche était ainsi porté essentiellement par les enfants de moins de 1 an. Pour plus de détails, vous pouvez (re-) lire ces billets :

 

- Coqueluche : idées reçues et autres mythes anti-vaccinalistes

- L'intérêt de l'allaitement pour les maladies à prévention vaccinale ?

 

Ici, il sera plutôt question de la rougeole. Cette maladie fait l'actualité en France, où 519 cas ont été déclarés en 2017. Entre le 1er janvier et le 20 février 2018, 429 cas ont déjà été déclarés. Parmi ces cas, on compte 2 décès (un en 2017, et un en 2018). Les médias relaient ces informations, et le ministère de la santé a appelé la population à se mettre en ordre de vaccination. Cet appel concerne en particulier les adultes nés après 1980 et qui n'ont pas tous reçus deux doses de vaccin. La seconde dose n'est pas un « rappel », mais un rattrapage. En effet, la première dose fonctionne à environ 95 %. La seconde dose sert de rattrapage pour les 5 % chez qui la première n'a pas fonctionné. Après la seconde dose, presque 100 % des vaccinés développent une immunité.

Rougeole et protection maternelle

 

Contrairement à la coqueluche, il y a bien une protection maternelle conférée au nourrisson. Il s'agit d'anticorps transmis par voie placentaire durant la grossesse. Avant l'introduction de la vaccination, une majorité des nourrissons étaient temporairement protégés par ces anticorps, si la maman avait eu cette maladie par le passé. Dans le cas d'une maman vaccinée, la protection maternelle existe également, mais tend à durer moins longtemps. Notons que dans les deux cas, la protection est d'assez courte durée en moyenne :

 

  • Le niveau des anticorps chez les femmes durant leur 36ème semaine de grossesse déterminait presque entièrement le moment auquel les nouveau-nés perdaient leur immunité passive. A tout moment, les titres d’anticorps étaient plus bas chez les bébés de mères vaccinées que chez ceux de mères ayant eu la rougeole. En moyenne, l’ensemble des enfants perdaient leur protection maternelle à 2,61 mois. Chez les enfants de mères ayant eu la rougeole, ce chiffre était en moyenne de 3,78 mois et chez ceux de mères vaccinées de 0,97 mois. Nonante-cinq pourcents de tous les enfants n’avaient plus de protection à l’âge de 6 mois.

 

Inconvénient du vaccin ? Oui, mais dans le même temps, la vaccination réduit la circulation du virus. Au final, les nourrissons courent moins de risques dans une population vaccinée (si vous n'êtes pas convaincu, on y reviendra plus loin).

 

Notez que, contrairement aux idées reçues, le rôle de l'allaitement est négligeable en ce qui concerne la protection du nourrisson contre la rougeole.

Les nuances, c'est important

 

Ce que vous venez de lire, c'est la réalité telle qu'elle a été observée jusque-là, avec toutes ses nuances. Par exemple, j'ai écrit « une majorité de nourrissons» et « temporairement ».


Et pour cause, avant l'introduction de la vaccination, il arrivait que des nourrissons contractent la rougeole. D'abord, même dans un cas idéal, la protection ne durait pas indéfiniment, comme précisé plus haut. Ensuite, Imaginons une maman qui n'avait pas contracté la rougeole avant sa grossesse (« presque  tout le monde » faisait la maladie avant d'arriver à l'âge adulte1, mais pas « tout le monde »). Imaginons une maman qui avait moins d'anticorps à transmettre (« presque toutes » les immunisées ont des taux d'anticorps suffisants, mais pas « toutes »).


Les nuances, ce n'est pas le fort de certains, qui n'hésitent pas à affirmer que la rougeole du nourrisson n'existait pas avant l'introduction de la vaccination. Ils commettent une généralisation abusive, sur base d'idées reçues. La protection maternelle est parfois vue comme la 8ème merveille du monde. Par exemple, ce blogueur, pourtant professionnel de santé. Extraits:

 

  • Ce bébé rougeoleux sur la photo (ci-dessus) est une complication de la vaccination anti- rougeoleuse. Avant la vaccination massive, les bébés étaient protégés par l’immunité transmise par leurs mamans. La médecine moderne a créé une maladie qui n’existait pas.
  • De la même façon, les rougeoles adultes étaient rarissimes. Ce sont devenues des complications de la vaccination car, chez l’adulte fragile, l’immunodéficience induite par le virus de la rougeole peut créer des complications, notamment bronchopulmonaires, nécessitant parfois les soins intensifs. Je répète : ce sont des conséquences de la vaccination, et pas l’inverse!

 

Le blogueur est convaincu que les nourrissons ne faisaient pas la rougeole. Il étaient « protégés par l'immunité maternelle ». Il ajoute également que les rougeoles adultes étaient rarissimes, mais sans chiffrer. Ces situations ne seraient possibles qu'à cause du vaccin. Vu que la rougeole est plus dangereuse chez les adultes et les nourrissons (mais encore une fois, il faudrait nuancer cela), le vaccin est alors présenté comme néfaste.

Les chiffres


Vous n'êtes pas convaincu par les « presque » et autres adverbes marquant la nuances ? Passons aux chiffres !


Avant l'introduction de la vaccination, environ 3 à 4 % des cas concernaient les nourrissons (moins de 1 an) et moins de 1 % des adultes (plus de 20 ans). Un peu plus de 90 % des cas se produisaient entre 1 et 9 ans. Ces taux proviennent d'une étude réalisée au début des années 60 en Angleterre.


Des taux de quelques pourcents, cela n'a l'air de rien. Mais quand on connaît le nombre de cas qui se produisaient avant l'introduction de la vaccination (en moyenne, chaque année, autant que de naissances), ça commence à chiffrer. D'où la nécessité de rester nuancé.


Imaginons que la France n'ai jamais introduit la vaccination contre la rougeole. Il y aurait en moyenne chaque année de l'ordre de 800 000 cas. Si cela vous semble ahurissant, pensez aux 800 000 cas annuels de varicelle, une maladie au mode de transmission et à la contagiosité similaire. Si on applique la répartition en fonction de l'âge de l'ère prévaccinale à ces 800 000 cas, on obtient la répartition suivante :

 

Répartition des cas de rougeole par an pour une situation fictive sans vaccination

Tranche d'âge

Proportion

Nombre de cas

<1an

3,8 %

30 400

1-4 ans

53,8 %

430 400

5-9 ans

39,5 %

316 000

10-14 ans

1,5 %

12 000

15-19 ans

0,4 %

3 200

>20 ans

0,4 %

3 200

Inconnu

0,6 %

4 800

Tous

 

800 000

 

Sans vaccination, on s'attend donc à quelques milliers de rougeole adulte chaque année. Rare, peut-être. Rarissime ? Pas vraiment. Plus inquiétant, notez les quelques dizaines de milliers de cas chez les nourrissons.

 

Qu'en est-il alors sous l'ère vaccinale ? L'incidence de la rougeole, à couverture vaccinale à peu près constante2, connaît des variations d'années en années, autour d'une tendance moyenne.

La rougeole, c'était mieux avant ?
La rougeole, c'était mieux avant ?

Petite digression

Ces variations d'incidence sont le reflet de la « bataille » entre deux effets opposés. Le groupe des personnes susceptibles de contracter la maladie

- tend à diminuer sous l'effet de la circulation du virus qui immunise ces personnes,

- tend à augmenter via les naissances d'enfants qui ne seront pas vaccinés avant 12 mois, voire pas du tout si les parents en ont décidé ainsi.

Le même blogueur dont il était question plus haut commet d'ailleurs dans un autre article l'erreur de négliger ces variations autour de la tendance moyenne. Il prétend chercher une corrélation entre les cas de rougeole en 2017 et les couvertures vaccinales de différents pays. Corrélation qu'il ne peut évidemment pas trouver puisque les différents pays ne vont pas nécessairement connaître les pics et les creux d'incidence aux mêmes moments.

Pour mettre en évidence la tendance de fond, il faut se débrouiller pour « lisser » les variations autour de la tendance moyenne. Pour ce faire, on peut prendre les chiffres globaux de l'OMS. Il est difficile de nier que lorsque la couverture vaccinale tend à augmenter, l'incidence tend à diminuer.

La rougeole, c'était mieux avant ?

Revenons aux chiffres français et à leurs variations. On peut considérer, comme exemples intéressants pour la France, les années :

 

  • 2011, avec un pic à près de 15000 cas,
  • 2016, avec ses 59 cas notifiés.

 

La répartition des cas en fonction de l'âge est disponible ici (chiffres qui proviennent des déclarations obligatoires) et est rappelée dans les tableaux ci-dessous.

 

Répartition des cas de rougeole en 2011

Tranche d'âge

Proportion

Nombre de cas

<1an

6,8 %

1002

1-4 ans

13,3 %

1945

5-9 ans

10,7 %

1576

10-14 ans

14,6 %

2148

15-19 ans

17,3 %

2538

>20 ans

36,7 %

5382

Inconnu

0,5 %

80

Tous

 

14671

 

 

Répartition des cas de rougeole en 2016

Tranche d'âge

Proportion

Nombre de cas

<1an

6.8 %

4

1-4 ans

28,8 %

17

5-9 ans

11,9 %

7

10-14 ans

1,7 %

1

15-19 ans

10,2 %

6

>20 ans

40,7 %

24

Inconnu

0 %

0

Tous

 

59

 

On peut aussi mettre tout cela en graphe, pour une visualisation plus facile. Le premier graphe présente la proportion en fonction de l'âge. Le second graphe présente le nombre de cas en fonction de l'âge.

La rougeole, c'était mieux avant ?
La rougeole, c'était mieux avant ?

Quand un opposant à la vaccination dit que le nombre de cas chez les nourrissons a augmenté après l'introduction de la vaccination, il parle donc de la proportion (qui a presque doublé) et non du nombre de cas. C'est dommage, puisque le nombre de cas a diminué. Même en 2011, le nombre de cas (1000) est moindre que dans le cas sans vaccination (30 000). Faire la différence entre une proportion relative et les chiffres absolus, ce n'est pourtant pas si compliqué. Et on ne peut pas prétendre que la vaccination a créé un problème (la rougeole du nourrisson) qui n'existait pas auparavant.

 

Quand un opposant à la vaccination dit que le nombre de cas chez les adultes a augmenté après l'introduction de la vaccination, il se réfère également à la proportion, qui a effectivement largement augmenté (de moins de 1 % à plus de 30%). Mais en termes de nombre de cas, l’interprétation dépend de si on regarde une année en pic, en creux, ou la tendance. Pour trouver la tendance, prenons le nombre de cas moyen chez les adultes (> 20 ans) en France, entre 2006 et 2016 : 740 par an ! A comparer aux quelques 3200 cas annuels attendus hors vaccination. La vaccination en France, avec sa couverture vaccinale réelle (qui est inférieure aux objectifs de santé publique) a donc tendance à faire régresser d'environ 70-80 % l'incidence de la rougeole adulte. Même en considérant la sous-notification des cas de rougeole qui pourrait être d'au moins 50 %, on ne peut pas prétendre que la vaccination a créé un problème (la rougeole adulte) qui n'existait pas auparavant.

Et les complications alors ?

 

La vaccination, en diminuant en moyenne l'incidence dans toutes les classes d'âge, permet aussi de réduire les complications liées à la maladie. Une complication de la rougeole du nourrisson et des très jeunes enfants est la PESS (panencéphalite subaiguë sclérosante), qui se manifeste des années après l’infection et conduit inévitablement au décès. L'introduction de la vaccination, en réduisant les cas chez les nourrissons et les très jeunes enfants, a permis de considérablement réduire les cas de PESS, entre autres.


Quand un opposant à la vaccination dit que la rougeole est dangereuse pour les bébés et les adultes, il oublie de dire qu'elle n'est pas pour autant sans danger pour les enfants. Par exemple, les enfants entre 5 et 19 ans peuvent également être atteints par une pneumonie secondaire (infection d'un individu affaibli par la rougeole). Ils peuvent également avoir besoin d'une hospitalisation.

La rougeole, c'était mieux avant ?

Vers l'élimination ?

 

Aujourd'hui, la couverture vaccinale contre la rougeole en France est suboptimale (inférieure aux objectifs de santé publique). Elle est sous le niveau qui permettrait d'éliminer la circulation du virus sur le territoire. Elle est aussi assez hétérogène, avec des régions mieux protégées que d'autres.

 

Une vaccination suboptimale décale l'âge moyen de l'infection vers les adultes. C'est un effet attendu qui n'a rien de mystérieux. Les opposants à la vaccination ne sont pas les seuls détenteurs de l'information. Mais ils ne la comprennent tout simplement pas. L'élimination, c'est en théorie le décalage de l'âge moyen d'infection au-delà de l'espérance de vie moyenne, et donc la disparition du virus. Fini les cas chez les bébés et les adultes. Fini pour les autres aussi. N'est-ce pas un objectif qui vaut la peine d'être atteint ? Peut-être qu'avec la nouvelle obligation vaccinale en vigueur depuis le 1 er janvier 2018, la France pourra enfin atteindre son objectif et éliminer la maladie.

1. Ce qui est indiqué par des analyses sérologiques réalisées avant l'introduction de la vaccination (par exemple ici, ici, ou ici)

2. Ce qui est le cas en France, où la couverture vaccinale était en progression lente jusqu'il y a quelques années (ici). Les derniers chiffres de couverture ne sont pas encore connus (ici).

Rédigé par Julie

Publié dans #Actualité, #debunking, #Rougeole

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Arnaud 07/03/2018 10:23

"Quand un opposant à la vaccination dit que le nombre de cas chez les adultes a augmenté après l'introduction de la vaccination, il se réfère également à la proportion, qui a effectivement largement augmenté "
La manipulation de chiffres est souvent utilisée avec ce biais là : créer des comparaisons sur des proportions qui n'ont pas la même valeur de base.
D'après vous s'agit-il de biais volontaires ou d'erreurs de compréhension mathématiques basiques ?

Comme le coup des 11/1323 vaccinés qui tombent malades de la coqueluche et les 9/20 non vaccinés... Mais comme 11 > 9... Le vaccin est inefficace

Julie 07/03/2018 11:07

je ne pense pas que ce soit volontaire. Quand on leur explique, ils ont vraiment l'air de ne pas comprendre.